Le Grand Capricorne

Le Grand Capricorne, hôte des chênes du Vésinet

par Gérard Côme

Réflexions d’un entomologiste coléoptériste sur une espèce menacée d’extinction et figurant sur la liste rouge des espèces protégées de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), article II du 21/04/2007.

Le Grand Capricorne (Cerambyx cerdo) appartient à l’Ordre des coléoptères dont 527 espèces sont protégées au niveau mondial (2018).
Faisons sa connaissance à partir de sa classification dans le règne animal (1758), dont le grand naturaliste Linné (1707-1778) est à l’origine. Notons qu’elle n’est pas encore aujourd’hui stabilisée. C’est une classification binominale (le genre, l’espèce) selon un système hiérarchique.
Philum : arthropodes (appendices articulés)
Hexapodes (6 pattes)
Classe : insectes
Ordre : coléoptères
Sous-ordre : Polyphaga
Super famille : Chrysomeloidea
Famille : Cerambycidae, longicornes
Genre : Cerambyx
Espèce : Cerambyx cerdo, notre Grand Capricorne

I – Quelques explications techniques sur la classification de notre capricorne

Dans le règne animal, les insectes représentent un million d’espèces. Un animal sur quatre est un insecte ! L’ordre des coléoptères totalise 387.100 espèces dans le monde dont 10.000 en France, où près de la moitié est associée au bois. Il s’agit d’un ordre très diversifié (taille, forme, couleur).
Les coléoptères sont des insectes broyeurs pourvus de mandibules, leurs métamorphoses sont complètes : œuf, larve, nymphe, l’insecte parfait (imago). Ce qui signifie que l’imago n’évolue plus, il a atteint sa taille définitive, a contrario des punaises (hémiptères) et des sauterelles (orthoptères) qui ont une métamorphose incomplète et continuent de grandir.
Les racines grecques du mot coléoptère signifient ailes en étui. Les ailes antérieures forment les élytres et sont rigides ; les ailes postérieures sont membraneuses et repliables, elles servent au vol. Tous les coléoptères ne peuvent pas voler, par exemple les carabes ne disposent pas d’ailes postérieures, ils sont aptères.
Le corps de l’insecte se décompose en trois parties : tête, thorax (3 segments) abdomen complété par des appendices articulés (antennes, mandibules, pattes au nombre de six). Le corps est revêtu de chitine, un polysaccharide azoté (C8 H13 NO5) qui rigidifie l’ensemble et constitue un exosquelette.
C’est au Permien qu’apparaissent les premiers coléoptères, ils deviennent plus nombreux au Lias, mais la multiplication s’effectue surtout au Tertiaire, de nombreux fossiles datent de cette époque.

Les longicornes sont apparus avec les premiers arbres, il y a quelques 65 millions d’années ; ils sont présents dans les forêts et les steppes du monde entier. La famille des Cerambycidae, du grec herambux, pot à cornes, est constituée de coléoptères à « longues cornes » de longues antennes en forme de cornes de caprin. Ce sont les « longicornes ».

II- Le rôle des longicornes dans le recyclage de la matière organique végétale

Chêne infesté par le Grand Capricorne. Orifices de sortie. Décollement de l’écorce.

Les longicornes sont des coléoptères phytophages, ils se nourrissent de matière végétale. Plus précisément xylophages, leur alimentation est le bois. C’est la larve dotée d’une solide paire de mandibules qui creuse des galeries dans le bois.
La plupart des longicornes s’attaquent aux arbres malades, ils jouent un rôle essentiel dans le recyclage. Ils assurent ainsi l’élimination des arbres les plus affaiblis et la décomposition accélérée du bois mort. Cette action favorise la régénération de la forêt. A noter que certains longicornes ne s’attaquent qu’au bois mort alors que d’autres s’attaquent aux arbres vivants, mais malades ; c’est le cas de notre Grand Capricorne. La notion d’habitat pour un coléoptère longicorne est fondamentale pour la survie de l’espèce. Il s’agit d’un certain volume de bois, localisé et au bon niveau de pourriture, de chaleur et d’humidité. Nous nous souvenons d’un événement qui avait fait la une de l’actualité ; il s’agissait de coléoptères vivant dans un alignement rapproché de vieux châtaigniers au bord d’une route qui abritait une espèce très rare dont les femelles ne pondaient que sur l’arbre où avait eu lieu la fécondation où sur l’arbre très proche. Ce qui avait entraîné un détournement de la route. La femelle du grand capricorne pond souvent sur l’arbre où a eu lieu la fécondation.

Exemple d’un chêne très endommagé par de nombreuses années d’infestation.

L’ensemble du processus de dégradation du bois porte le nom de saproxylation. L’origine du processus se situe dès les premiers symptômes de dépérissement de tout ou partie de l’arbre vivant.
Les insectes foreurs, comme la larve de notre grand capricorne, ensemencement le bois de micro-organismes utiles à cette dégradation, dont les spores de différents champignons. Le matériau bois pourrissant va abriter d’autres espèces de coléoptères xylophages comme le lucane ou grand cerf-volant (Lucanus cervus), hôte également du Vésinet. Il vole au crépuscule comme nos capricornes. Notons que la vitesse de dégradation du bois varie. Les organismes concernés sont souvent spécifiques d’une des étapes, d’une essence ou d’un type de bois. Les cérambycidés ne sont pas les pionniers dans le processus de dégradation, ce sont des xylophages dits secondaires. Par ailleurs l’élagage trop important des arbres favorise la ponte des femelles.

Les spécialistes estiment qu’aujourd’hui 95% de la nourriture nécessaire aux espèces xylophages a disparu. De nombreux habitats n’offrent plus les conditions suffisantes au maintien des coléoptères saproxyliques qui voient de ce fait leurs populations menacées. En tant qu’observateur averti de ces espèces sur plus de cinquante ans, je constate, aujourd’hui, la disparition de plusieurs espèces de longicornes sur le territoire de la commune du Vésinet.
Le Grand Capricorne qui est très présent dans le sud de la France, l’est peu en Île de France et absent dans plusieurs départements du Nord de la France. Il est donc très localisé. Ceci exprime clairement l’importance du biotope et « la gestion à la carte de la protection ». Il est noté, dans le guide entomologique Delachaux et Niestlé (2003) en page 196, que le grand capricorne a beaucoup régressé au nord, surtout à cause de la destruction des vieux arbres.

BIOLOGIE DU GRAND CAPRICORNE
Le cycle de vie

La reproduction

La larve

Ce longicorne est essentiellement crépusculaire et nocturne. Il sort des galeries larvaires des vieux chênes, au crépuscule, pour prendre son envol, les mâles à la recherche des femelles. Il apparaît en mai-août. L’adulte vit environ un à deux mois, période principalement consacrée à la reproduction. Il ne se nourrit pas mais peut parfois consommer des fruits mûrs au soleil. Les mâles se battent pour la possession des femelles et portent souvent des blessures aux antennes. La femelle, une fois fécondée, pond ses œufs un à un, à l’aide de son ovipositeur sur le chêne où elle est née ou sur un chêne voisin. La ponte s’effectue dans les rainures de l’écorce, ou sur une blessure fraîche. Le capricorne stridule s’il se sent menacé.

La vie dans le chêne

Nous avons vu que le cycle de vie des coléoptères, insectes à métamorphoses parfaites, se décompose en quatre phases : œuf, larve, nymphe, et imago. Sa vie dans le bois du chêne va se dérouler pendant environ trois années.
La larve ressemble à un gros ver blanchâtre aux segments en accordéon. Elle peut atteindre dix centimètres de long. Au milieu de l’automne, la population dans l’arbre est constituée des jeunes larves de l’année qui ont à peine le diamètre d’un crayon, de plus vieilles qui sont de la grosseur du doigt, des nymphes plus ou moins colorées, et enfin des insectes parfaits (imago), qui sortiront l’année suivante, de mai à août.

Les pattes de la larve, composées de trois pièces qui sont de simples rudiments, mesurent à peine un millimètre ; elles n’ont aucune utilité pour la progression. La larve pour avancer procède par reptation en même temps sur le dos et sur le ventre. Munie d’une solide paire de mandibules, elle se nourrit de bois et avance en direction du cœur de l’arbre vivant, dans l’aubier, laissant derrière elle ses déjections, des vermoulures, soigneusement tassées. La galerie est un long labyrinthe très irrégulier. La section d’entrée correspondant à une paille, la section de sortie à la grosseur d’un doigt. La période nymphale est assez brève, un mois environ. L’imago demeurera pendant plusieurs mois dans la chambre nymphale en attendant le durcissement complet des téguments. La forme adulte est atteinte vers septembre et sera conservée jusqu’à la sortie en mai à août de l’année suivante. La chambre où s’est réalisée la nymphose est très proche de l’orifice de sortie, obturé d’un court bouchon de débris ligneux. L’imago étant dans l’incapacité de perforer plusieurs centimètres de bois, c’est la larve qui prépare plusieurs mois à l’avance la sortie de l’adulte. La sciure au pied du chêne et les trous de sortie révèlent la présence du capricorne.
Nota : on a aussi observé des capricornes dans des châtaigniers.

Brève description du Grand Capricorne

Lucane ou Cerf-volant

Sa longueur est comprise entre 23 et 53 mm. La taille définitive étant acquise à la sortie du chêne, elle dépend principalement des conditions de vie pendant la vie larvaire (température, hygrométrie, état général du chêne).

Nous avons évoqué précédemment l’importance de l’habitat, en particulier pour les espèces saproxyliques. Nous avons observé personnellement au cours des cinquante dernières années une réduction de la taille adulte sur un autre coléoptère saproxylique, le lucane ou cerf-volant, dont la larve vit également dans le chêne. Au printemps, les mâles volent lourdement au crépuscule au-dessus des prairies du Vésinet en quête des femelles qui circulent au sol.

Le corps

La tête, le thorax (corselet) et les élytres sont noir brillant ; l’apex des élytres est rougeâtre. Les élytres granuleux sont rétrécis vers l’arrière. Les antennes des femelles atteignent le bout de l’apex tandis que celles des mâles dépassent l’apex de trois ou quatre articles, ce qui permet une distinction facile des sexes.
Remarque : il existe un autre longicorne, Cerambyx scopolii, plus petit (18-28 mm) mais homothétique du C. cerdo. Noir également, il peut être confondu mais il s’agit bien, dans le même Genre, d’une espèce différente. Avec des mœurs diurnes, ce longicorne se rencontrait autrefois sur le territoire de notre commune.
Il existe deux autres espèces de Cerambyx dans le sud de la France : C. velitinus (capricorne velouté) et le C. miles (capricorne soldat). Soit au total quatre espèces du Genre Cerambyx.

IL FAUT SAUVER LES INSECTES

Pour conclure notre réflexion, nous souhaitons évoquer le devenir des insectes qui est aussi le nôtre. Le journal La Croix dans son édition du 23 janvier 2018 sous la signature de Christine Legrand a soulevé cette importante question qui s’inscrit bien dans l’actuelle réflexion sociétale sur l’écologie.

« Selon une étude récente 75% des insectes ont disparu en un quart de siècle. C’est tout le tissu du vivant qui est en train de se déliter, alertent les spécialistes. Il faut donc réagir vite. On ne peut pas imaginer un monde sans insectes. C’est comme si on tentait d’imaginer un monde sans air. Car sans insectes, il n’y a plus d’écosystème, plus de nature.
Une étude allemande, menée depuis 1989, révèle le déclin dramatique des espèces volantes, de 76% en moyenne sur 25 ans.
Vincent Bretagnolle, directeur de recherche au CNRS, constate « sur 25 ans la disparition de 80% des insectes terrestres, type coléoptères, sur la zone atelier Plaine et Val de Sèvre ».

Nous avons évoqué le rôle joué par les longicornes xylophages mais il existe d’autres coléoptères spécialisés dans le recyclage : les nécrophores qui enterrent les cadavres, les coprophages qui consomment les excréments. Concernant l’utilité des insectes, nous évoquerons la plus connue et la plus indispensable, la pollinisation des cultures. La mortalité des abeilles, ainsi que celle de nombreux autres pollinisateurs sauvages, perdure, extrêmement préoccupante. Les causes multiples de cette dégradation sont connues, il est urgent et vital d’agir.

Le grand capricorne

En conclusion, Le Vésinet n’échappe pas à la règle générale. Nous constatons personnellement, sur une période de plus d’un demi-siècle, la disparition ou la forte diminution des populations de nombreux coléoptères et lépidoptères de notre commune. C’est avec grand plaisir que nous voyons les mesures prises dans la création des espaces protégés et l’abandon des pesticides.
Pour nos capricornes du Vésinet, il faut gérer le déclin qui apparaît inéluctable. Éviter l’élagage de nos chênes, dans la mesure où cette décision n’engage pas la sécurité. L’élagage est une belle porte ouverte pour les femelles capricornes en mal de ponte. Il faut planter de nouveaux chênes comme cela a été fait après la tempête de 1999 et plus récemment autour du lac des Ibis. Mais avec les chênes, soyons conscients de l’échelle du temps. Ils ne poussent pas comme des résineux, nous nous engageons pour un minimum de quatre générations humaines pour que ces arbres atteignent une certaine maturité. Colbert avait bien fait replanter des chênes pour les vaisseaux du roi.
Les populations de grands capricornes sont plus nombreuses dans le sud et devraient assurer la survie de l’espèce au niveau de la France métropolitaine.